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Tous les mardis des semaines de la «Guinguette en ligne», retrouvez nos conseils lecture sur les réseaux sociaux et sur le site internet de la Guinguette Littéraire. Pour cette dernière semaine, c’est le thème de la nature dans la littérature que nous explorerons avec vous. Rendez-vous ici-même ou sur la page Facebook de la Guinguette Littéraire le mardi 25 août à 16h00 !

Le conseil lecture d’Hélène

Audur Ava Ólafsdóttir, Rosa Candida, Zulma, 2010

Conseil Lecture Guinguette Littéraire 2020 sur la nature Audur Ava Ólafsdóttir, Rosa Candida, Zulma, 2010J’aime beaucoup la littérature islandaise et “je suis tombée dedans” grâce au roman d’Audur Ava Ólafsdóttir. 

Arnljótur vient de perdre sa maman et décide de partir pour un voyage qui deviendra initiatique. Il emporte avec lui quelques boutures de Rosa candida, une variété rare de rose qu’il cultivait avec sa maman dans la serre familiale. Sa destination ? Un vieux monastère dans lequel il a pour mission de restaurer une roseraie.

Rosa candida est un récit délicat. Page après page, nous sommes bercés par la douceur du style de l’auteure. Les personnages rencontrés par le jeune Arnljótur sont tous bienveillants et j’ai eu un petit coup de cœur pour le moine cinéphile. Une lecture qui fait du bien au moral. 

 

Le conseil lecture de Max

Richard Powers, The Overstory (L’Arbre-monde), William Heinemann, 2018

Richard Power, Conseil lecture Guinguette Littéraire 2020 sur la natureDans cet ouvrage monumental, Richard Powers aborde, à travers les parcours de huit personnages radicalement différents, toute la complexité de nos rapports à la nature qui nous entoure, nous dépasse, nous étonne et sans laquelle nous ne pourrions exister. Organisé en quatre parties formant un tout cyclique (Racines, Tronc, Feuillage, Graines), ce roman met en perspective l’histoire relativement courte de l’humanité à l’échelle de la Terre, et nous incite à faire preuve d’humilité envers le règne végétal qui nous précède et nous survivra indubitablement. Dans le contexte d’urgence climatique actuel, une lecture incontournable !

 

 

Les conseils de Michèle

Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson

Sylvain Tesson, conseil lecture de la Guinguette Littéraire 2020 sur la nature

« Je m’étais promis avant mes quarante ans de vivre en ermite au fond des bois.  Je me suis installé pendant six mois dans une cabane sibérienne sur les rives du lac Baïkal, à la pointe du cap des cèdres du Nord.  Un village à cent vingt kilomètres, pas de voisins, pas de route d’accès, parfois une visite.  L’hiver, des températures à -30°C, l’été des ours sur les berges.  Bref, le paradis.  J’y ai emporté des livres, des cigares et de la vodka.  Le reste – l’espace, le silence et la solitude – était déjà là.  Dans ce désert, je me suis inventé une vie sobre et belle, j’ai vécu une existence resserrée autour de gestes simples.  J’ai regardé les jours passer, face au lac et à la forêt.  J’ai coupé du bois, pêché mon dîner, beaucoup lu, marché dans les montagnes et bu de la vodka, à la fenêtre.  La cabane était un poste d’observation idéal pour capter les tressaillements de la nature.  J’ai connu l’hiver et le printemps, le bonheur, le désespoir et, finalement, la paix.  Au fond de la taïga, je me suis métamorphosé.  L’immobilité m’a apporté ce que le voyage ne me procurait plus.  Le génie du lieu m’a aidé à apprivoiser le temps.  Mon ermitage est devenu le laboratoire de ces transformations.  Tous les jours j’ai consigné mes pensées dans un cahier. » Ce journal d’ermitage, c’est le livre qui vous est proposé.

Chaque jour, du 9 février, premier jour d’écriture où Sylvain Tesson embarque dans le camion qui le mènera d’Irkoutsk à la cabane avec trois mois de vivres au 28 juillet où il fait son adieu au lac, il nous livre ses réflexions sur le temps ( les hommes qui ressentent douloureusement la fuite du temps ne supportent pas la sédentarité.  En mouvement, ils s’apaisent.  Le défilement de l’espace leur donne l’illusion du ralentissement du temps, leur vie prend l’allure d’une danse de Saint-Guy.  Ils s’agitent.), la solitude (La neige tombe dru à présent.  Ce masquage du monde décuple la morsure de la solitude.  Qu’est ce que la solitude ?  Une compagne qui sert à tout.  Elle est un baume appliqué sur les blessures.  Elle fait caisse de résonance : les impressions sont décuplées quand on est seul à les faire surgir.  Elle impose une responsabilité : je suis l’ambassadeur du genre humain dans la forêt vide d’hommes.  Je dois jouir de ce spectacle pour ceux qui en sont privés.  Elle génère des pensées puisque la seule conversation possible se tient avec soi-même.  Elle lave de tous les bavardages, permet le coup de sonde en soi.  Elle convoque à la mémoire le souvenir des gens aimés.  Elle lie l’ermite d’amitié avec les plantes et les bêtes et parfois un petit dieu qui passerait par là),  la beauté (En somme, après la promenade, après s’être gorgé de la grandeur du lac, penser à adresser un clin d’oeil à un petit serviteur de la beauté : flocon, lichen, mésange), la liberté (L’homme libre possède le temps.  L’homme qui maîtrise l’espace est simplement puissant.  En ville, les minutes, les heures,les années nous échappent.  Elles coulent de la plaie du temps blessé.  Dans la cabane, le temps se calme.  Il se couche à vos pieds en vieux chien gentil et, soudain, on ne sait même plus qu’il est là.  Je suis libre parce que mes jours le sont.)  , la vie, dense et sobre, ici et maintenant.  IL nous lègue enfin un message puissant et poétique sur la beauté de la nature, sa fragilité et l’urgence de la respecter (Parfois, le cri des geais et sinon le silence.  Ils le lancent, du sommet d’un sapin, sentinelles de plumes sur une tour d’aiguille.  Ils crient parce que je pénètre chez eux.  Personne ne demande jamais aux bêtes la permission de traverser leur domaine).

 Le 26 juillet, deux jours avant de refermer son journal, Sylvain Tesson fait le bilan des six mois passés : « Je suis venu ici sans savoir si j’aurais la force de rester, je repars en sachant que je reviendrai.  J’ai découvert qu’habiter le silence était une jouvence…La virginité du temps est un trésor.  Le défilé des heures est plus trépidant que l’abattage des kilomètres.  L’oeil ne se lasse jamais d’un spectacle de splendeur.  Plus on connaît les choses, plus elles deviennent belles…  J’ai parlé aux cèdres, demandé pardon aux ombles et pensé aux miens.  J’ai été libre car sans l’autre, la liberté ne connaît plus de limite…J’ai tué le désir de l’avenir.  J’ai respiré l’haleine de la forêt et suivi l’arc de la lune.  J’ai peiné dans la neige et oublié la peine au sommet des montagnes.  J’ai admiré  la vieillesse des arbres, apprivoisé les mésanges, saisi la vanité de tout ce qui n’est pas révérence à la beauté.  J’ai jeté un regard sur l’autre rive.  J’ai connu des semaines de neige silencieuse.  J’ai aimé avoir chaud dans ma hutte pendant que la tempête déchaînait sa rage.  J’ai salué le retour du soleil et des canards sauvages.  J’ai arraché la chair des poissons fumés et senti la graisse des oeufs d’omble me rafraîchir la gorge.  Une femme m’a dit adieu mais des papillons se sont posés sur moi…J’ai arrosé la terre de sanglots…Je me suis mouché dans les mousses..J’ai appris à m’asseoir devant une fenêtre.  Je me suis fondu à mon royaume, j’ai senti l’odeur du lichen, mangé l’ail sauvage et croisé des ours…IL est bon de savoir que dans une forêt du monde là-bas, il est une cabane où quelque chose est possible, situé pas trop loin du bonheur de vivre » . 

 

 

L’homme qui plantait des arbres.  de Jean GIONO

Jean Giono Conseil lecture sur la nature dans le cadre de la Guinguette Littéraire 2020

« Pour que le caractère d’un être humain dévoile des qualités vraiment exceptionnelles, il faut avoir la bonne fortune de pouvoir observer son action pendant de longues années.  Si cette action est dépouillée de tout égoïsme, si l’idée qui la dirige est d’une générosité sans exemple, s’il est absolument certain qu’elle n’a cherché de récompense nulle part et qu’au surplus elle ait laissé sur le monde des marques visibles, on est alors, sans risque d’erreurs, devant un caractère inoubliable ».

Ainsi commence le court roman de vingt-trois pages écrit par Jean Giono en 1953.
En voilà l’histoire.
Été 1913. Le narrateur, un jeune homme de vingt ans entreprend une longue marche « dans cette très vieille région des Alpes qui pénètre en Provence ». Il parcourt ainsi durant plus de trois jours des landes nues et monotones, une montagne désolée où n’y poussent que des lavandes sauvages. Les villages qu’il traverse ont été abandonnés, faute d’eau. Seul un vent insupportable souffle à ses oreilles. Toute vie semble avoir quitté cet endroit. A la recherche d’eau, il rencontre un berger qui lui offre l’hospitalité. L’homme de 55 ans s’appelle Elzéard Bouffier. Il avait possédé une ferme et réalisé sa vie. Mais il avait perdu son fils unique, puis sa femme et s’était retiré dans la solitude dans une petite maison en pierres, chaleureuse et simple, avec ses brebis et son chien.
A la fin d’une soirée paisible et de partage du repas, l’homme déverse alors sur la table un tas de glands qu’il trie pour ne garder que cent glands parfaits.

Le berger plantait des chênes.

Il avait jugé que ce pays mourait par manque d’arbres et avait résolu de remédier à cet état de choses. « Depuis trois ans, il plantait des arbres dans cette solitude.  Il en avait planté cent mille.  Sur les cent mille, vingt mille étaient sortis.  Sur ces vingt mille, il comptait encore en perdre la moitié…Restaient dix mille chênes qui allaient pousser dans cet endroit où il n’y avait rien auparavant…dans trente ans il en aurait planté tellement d’autres que ces dix mille seraient comme une goutte d’eau dans la mer. »

Le jeune homme n’oubliera pas ce berger qui plantait des arbres. La guerre de 1914-18 fait rage. Soldat pendant cinq ans puis démobilisé, il retourne en Provence, sur ce lieu qui l’apaise tant. Elzéard est encore là. S’il s’occupe maintenant de ruches, il poursuit toujours son rituel de reforestation. Le paysage s’est modifié, les arbres sont devenus forêt.  «Elle avait, en trois tronçons, onze kilomètres de long et trois kilomètres dans sa plus grande largeur ».  Désormais, l’eau recommence à couler et, avec elle et l’aide du vent « réapparaissaient les saules, les osiers, les prés, les jardins, les fleurs et une certaine raison de vivre ».

La dernière fois que les deux hommes se virent, en 1945, Elzéard Bouffier avait alors quatre-vingt-sept ans. « Tout était changé.  L’air lui-même.  Au lieu des bourrasques sèches et brutales qui m’accueillaient jadis, soufflait une brise souple chargée d’odeurs.  Un bruit semblable à celui de l’eau venait des hauteurs : c’était celui du vent dans les forêts.  Enfin, chose plus étonnante, j’entendis le vrai bruit de l’eau coulant dans un bassin.  Je vis qu’on avait fait une fontaine, qu’elle était abondante, et, ce qui me toucha le plus, on avait planté près d’elle un tilleul qui pouvait déjà avoir dans les quatre ans, déjà gras, symbole incontestable d’une résurrection. »

Fable ? Au Bangladesh, au Brésil, au Kenya, des expériences de ce type ont été menées, avec succès. bCette histoire qui devrait être inscrite dans les programmes scolaires, est avant tout une ode à la nature, à la générosité, à l’humilité et à la vie. Et elle est moderne.

 

 

 

Manières d’être vivant de Baptiste Morizot

« Combien de fois n’avons-nous rien vu de ce qui se tramait de vivant dans un lieu ?  Probablement chaque jour…C’est un enjeu majeur que de réapprendre, comme société, à voir que le monde est peuplé d’entités autrement prodigieuses que ne le sont les collections de voitures et les galeries des musées.  Et de reconnaître qu’elles exigent une transformation de nos manières de vivre et d’habiter en commun. » 

 

Conseil lecture Guinguette Littéraire sur le thème de la nature de Jean Baptiste Morizot

 

Baptiste Morizot constate que les humains considèrent  « les vivants essentiellement comme un décor, comme une réserve de ressources à disposition pour la production, comme un lieu de ressourcement ou comme un support de projection émotionnel et symbolique ».  Cette « crise de sensibilité » ainsi qu’il l’appelle, « cet appauvrissement de l’empan de sensibilité envers le vivant, c’est-à-dire des formes d’attention et des qualités de disponibilité à son égard, est conjointement un effet et une part des causes de la crise écologique qui est la nôtre ».

S’ensuivent  de belles pages sur l’observation, le pistage des loups dans le Vercors qu’il a expérimenté.

Baptiste Morizot écrit : « Est pisteur tout humain qui active en lui un style d’attention enrichi au vivant hors de lui : qui l’estime digne d’enquête, et riche de significations.  Qui postule qu’il y a des choses à traduire, et qui essaie d’apprendre.  Dans ce style d’attention, l’on est tout le temps en train de faire des liens, en train de noter des éclats d’étrange, et d’imaginer des histoires pour les rendre compréhensibles, pour déduire ensuite les effets visibles de ces histoires invisibles, à chercher désormais sur le terrain.  La richesse ensorcelante du paysage vivant, son cosmos étourdissant de significations, sa manière de vous immerger comme une vague de sens (dans ses deux dimensions tissées) émerge alors, comme un cachalot des profondeurs de la mer monotone. »   Il s’agit « de forger une sorte d’alliage incandescent de toutes les facultés vivantes : les sens les plus aiguisés, le corps le plus mobilisé, l’imagination la plus sauvage, les raisonnements les plus serrés, la sensibilité la plus vibratile, la fabulation et le savoir.  Pour préparer la rencontre avec le monde, et inventer de nouvelles relations, riches des égards ajustés, envers les autres manières d’être vivant ».

Les égards ajustés ? Ils commencent par une compréhension de la forme de vie des autres « qui tente de faire justice à leur altérité », qui passe par la nécessité de changer de langage pour parler  de ceux-ci.  Ils n’ont pas la parole argumentée, le langage des mots, les mêmes formes cognitives que nous et il faut arriver à restituer que « ce n’est pas une déficience, pas un manque ».  « …ils incarnent et activent d’autres manières d’être vivants ».  C’est le « autre » qui est essentiel.  Il dit toute une logique tranquille « de la différence sur fond d’ascendance commune ».

Les égards ajustés ? L’articulation des deux mots, écrit Alain Damasio dans sa postface, incarne la relation à trouver.  Ethique à porter aux êtres vivants d’une part et conduite éthologique à mettre en oeuvre d’autre part, ajuster ces égards, ces attentions, « veiller à la vitalité de la relation, respecter les interdépendances et, mieux, les (ré)agencer pour les aider à retrouver leur fluidité, pour les faire cohabiter et cofonctionner si elles s’autonomisent dans une conflictualité morbide ».

Baptiste Morizot nous réinscrit dans le vivant.  Il recoud notre appartenance commune entre être vivants.

… «  Les ancestralités animales sont comme des spectres qui vous hantent…Des spectres bienveillants, qui vous viennent en aide, qui font de vous un panimal, animal total, métamorphe comme le dieu Pan, lorsque le besoin s’en fait sentir, pour inventer une solution inouïe au problème de vivre ».

Un très beau livre qui vous procure vibrations et joie et des pistes de réflexions politiques et philosophiques pour une autre manière de vivre.

« Enigme parmi les énigmes, la manière humaine d’être vivant ne prend sens que si elle est tissée aux milliers d’autres manières d’être vivant que les animaux, végétaux, bactéries, écosystèmes, revendiquent autour de nous. ».